Le vrai bonheur serait de se souvenir du présent.

Jules Renard Journal 1891

Avant l’aube, nous quittons Brindisi le 24 juillet pour rejoindre l'île grecque (vénitienne pendant 4 siècles jusqu'à Napoléon) de Corfou. J’écris ce billet pendant la traversée de 110 milles nautiques (210 km). Il partira au hasard d’une connexion internet. Peu de vent, voile et moteur en soutien, comme souvent en Adriatique. Une brume de chaleur nimbe  à l‘horizon les hautes montagnes de la côte albanaise.

A Brindisi, nous avons eu la chance de pouvoir s'amarrer au pied d’une esplanade dominée par une sublime colonne romaine, éclatante de blancheur sur le fond des maisons couleur ocre.

Elle marque la fin de la via Appia, construite en 321 av. JC,  la première et mythique route qui reliait Rome à l’Orient par ce port déjà important dès l’Antiquité.  Ce sont  toute mes lectures enfantines de contes et légendes grecques et latines qui me remontent en mémoire.

A notre départ nocturne d'Italie, elle est encore illuminée, fier amer pour les navigateurs. Je me surprends à rêver (assez normal à 4h du matin !) de tous ces bateaux à travers les siècles, galères chargés de légionnaires  romains ou de bataillons de croisés, éléphants d’Hannibal, voyageurs du Grand Tour et tant d’autres partant pour  la Grèce et l’Orient.

Aujourd’hui ce sont les barques poignantes de migrants qui arrivent clandestinement.

 

Pendant la journée, Brindisi écrasée par la chaleur est une belle au bois dormant derrière ses volets clos. Elle s’éveille le soir venu au moment au moment de la sacro-sainte « passeggiata » sur le quai du vieux port.

Brindisi: terminus de  la via Appia

Brindisi: terminus de la via Appia

39° à l’ombre, accompagnés d’un vent si chaud que Jean-Luc le compare à l’air produit par un sèche-cheveux. Selon son crâne à vif, c’est un critère ! Nous décidons malgré tout d’aller visiter la petite ville de Lecce par le train , construite à l’intérieur des terres du Salente, le talon aiguille de la botte italienne. Eglises et palais sont harmonieusement construits d’une pierre ocre dorée. Ce  calcaire tendre de la région a permis aux sculpteurs baroques du XVIIème de fleurir toutes les façades d’une profusion de guirlandes, fruits, fleurs et angelots joufflus. Une joyeuse merveille aussi loin du zen que Chris Froome de l’aquarelle.

 

Lecce
Lecce
Lecce

Lecce

Nous déjeunons à l’ombre d’une église dans un de ces sympathiques concepts  de restauration dont l’Italie est inventive et friande, mêlant la vente de produits bio sélectionnés du terroir et la consommation sur place de savoureuses spécialités locales revisitées, le tout dans un environnement d’oenothèque et de librairie gastronomique. De quoi chatouiller de concert papilles et neurones.

Un des charmes de la navigation d’un pays à l’autre en Méditerranée est l’avitaillement.

Les vins bien sûr, on en a déjà parlé, mais aussi l’huile, les miels et les fromages qui varient d’un pays à l’autre. Délice de modifier la composition d’une salade en ajoutant du « sir », sorte de cottage cheese croate, ou de  la mozzarella di buffala italienne avant de retrouver la feta grecque !

Cela ne va pas sans interrogations sur les fruits et légumes qu’on achète. Le journal local, La Gazzetta del Mezzogiorno, relatait ces jours-ci l’exploitation d’une sous-population agricole en période de récoltes, pauvres gens du sud ou réfugiés, littéralement mis en esclavage dans des conditions épouvantables conduisant à des décès quasi quotidiens. Les clans mafieux auraient trouvé là une nouvelle source d’enrichissement.

Ci-dessous quelques pages de mon carnet de bord:

 

VIA APPIA
VIA APPIA
VIA APPIA

CAPITO CAPITAINE ?

 

Ciao Italia bella

 

Après la Bosnie, retrouver l’Italie est un retour à la maison. Tellement qu’on finira par y vivre un de ces jours, tu verras.

Ici, fini les pas de danse policiers/douaniers des Balkans. Tu t’amarres et point barre. On retrouve le pays du café ristretto, des gelati à l’amande, des jolies filles bronzées, pulpeuses et chaloupées qui se montrent à l’heure de la passeggiata. Et partout cette langue qui donne envie de chanter et de l’apprendre.

Ciao Italia bella. Ciao, ciao. Bonheur de te retrouver.

Tiens tant que j’y suis.

On dit « ciao » pour dire salut, bonjour et au-revoir. Venise a inventé le mot.

Au temps de sa splendeur politique et économique, c’est à dire au moyen-âge, la Sérénissime accueillait beaucoup de Slaves en haillons pour les tâches disons subalternes. Le « slavo » était membre automatique de la scuola du lumpenprolétariat médiéval.

La langue vénitienne en a fait «schiavo» pour dire serviteur, esclave, serf. Peu à peu, la politesse en a figuré le salut d’une personne à une autre, sans distinction de classe, par «sono il vostro schiavo», je suis votre serviteur, je suis votre obligé. Qui est devenu «vostro schiavo » puis «schiavo» tout court. Lequel a lentement évolué en «ciao».

Mais on dit aussi, malgré qu’on en ait, que Marco Polo, fils prodigue de la Republica Serenissima - qui a dicté ses mémoires en français depuis sa prison de Gênes - aurait ramené l’expression de Chine ?

Qu’en pensent nos amis vénitiens ? 

La chanson « O Bella Ciao », à l’origine un blues des repiqueuses de riz dans la plaine du Po, au début du XXème, est devenu le chant de révolte italien des partisans contre le fascisme.

Et hop: https://www.youtube.com/watch?v=4CI3lhyNKfo

 

 

 

 

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